Ready Player One : quand l'adaptation trahit le livre

25 avr. 2018

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Le 14 avril, nous sommes allés voir Ready Player One au cinéma. Fait suffisamment rare pour être précisé : je n'avais pas lu le livre avant de voir le film, ce qui m'a empêchée de râler comme une vieille aigrie pendant deux heures. Par contre, Monsieur avait lu le livre, et il a râlé pour deux !

Ça a attisé ma curiosité, parce qu'il est habituellement beaucoup plus souple que moi concernant les libertés prises par les cinéastes par rapport aux oeuvres originales. Donc forcément, dès le lendemain, j'ai attrapé son exemplaire de Ready Player One, et j'ai commencé ma lecture. 

Et là, c'est le drame.

Petit avertissement : Je vais salement spoiler le film, donc si vous voulez le voir, attendez que ce soit fait pour lire cet article. Je vais faire le maximum pour éviter de spoiler le livre, mais je ne peux rien promettre, alors attention les yeux !

Affiche du film

Ready Player One, résumé rapide

On est en 2044. Ça fait 5 ans que James Halliday le créateur d'un univers virtuel nommé OASIS, devenu le quotidien de presque tout le monde sur terre, est mort. Mais il ne s'est pas contenté de mourir ! Il a décidé de léguer son immense fortune ainsi que le contrôle de l'OASIS au joueur qui réussirait à trouver l'Easter Egg qu'il a caché dans son jeu. Un Easter Egg, pour ceux qui ne le saurait pas, c'est un contenu caché dans un jeu vidéo. Le premier easter egg connu est celui créé par Warren Robinett dans Adventure. À cette époque, les développeurs ne figuraient pas dans le générique des jeux vidéo. Il a donc créé dans Adventure une salle cachée, pour y mettre l'inscription «Created by Warren Robinett». 

Adventure Easter Egg

L'Easter Egg dans Adventure

Pour OASIS, Halliday a imaginé trois épreuves, permettant de gagner trois clés. Ces clés permettent d'ouvrir des portes, et le premier joueur à rassembler les trois clés et à ouvrir les trois portes deviendra son héritier. Dans Ready Player One, on suit les aventures de Wade Watts, qui rêve (comme tous les joueurs) d'être celui qui trouvera l'œuf.

L'immersion ratée dans l'univers de Ready Player One

Le livre regorge de références à la pop culture. Certaines partagées par beaucoup, d'autres plus obscures (je ne prétendrai pas avoir compris toutes les références, loin de là !). Dans le film, le choix a clairement été fait de se concentrer sur les références «grand public», celles que l'on a (presque) tous. C'est un choix qui se défend bien sûr, parce qu'on peut imaginer que ça rend le film plus accessible que le livre. Personnellement, j'ai trouvé ça dommage. La richesse du livre contribue à l'immersion du lecteur, et passer à côté de certaines références ne m'a pas détournée de ma lecture, loin de là. Ça a attisé ma curiosité, ça m'a donné envie d'aller voir sur internet à quoi ça correspondait, et surtout, ça contribue à l'atmosphère du livre. Ça permet au lecteur de se mettre dans la peau d'un Gunter (un Chassœeuf en VF, je suis allée voir la traduction sur Wikipédia parce que je l'ai lu et vu en VO ). Les Gunters ne sont pas tous des experts, ils n'ont pas tous connaissance de toutes les références, leur savoir a des lacunes. Le lecteur aussi. Mais le téléspectateur n'en a pas, et peut donc rester indifférent à la frustration du Gunter qui cherche une réponse introuvable.

Delorean

Dans le livre, il a des autocollants GhostBusters sur sa Delorean. Je dis ça...

Le film est axé sur les icônes star de la pop culture. On retrouve King Kong, on retrouve une DeLorean, un MechaGodzilla... C'est sympatique, mais finalement peu poussé. Le livre est plus axé sur les vieux jeux vidéo : le mythique Adventure, bien sûr, qu'on retrouve dans le film, mais aussi Black Tiger, Joust (qui soit dit en passant, a l'air assez épique), Dungeon of Daggorath... On retrouve aussi une multitude de références à Donjons et Dragons, à des séries télévisées japonaises, à l'univers des Monthy Python... Bref, ça foisonne à chaque page, et c'est savoureux à découvrir.

Point pratico-pratique : ils n'ont pas pu obtenir les droits pour toutes les licences, ce qui a forcément compliqué l'adaptation.

Des énigmes bâclées et des récompenses médiocres

Dans le film, il y a trois épreuves. Une fois l'épreuve réussie, le joueur obtient une clé, et passe une porte. Et voilà. Dans la foulée, il obtient un nouvel indice, des points d'expérience, et des crédits.

Dans le livre, la progression vers l'Easter Egg est beaucoup plus complexe. Un indice mène à une épreuve, en cas de réussite le joueur obtient une clé et un autre indice. Cet indice doit le mener à la porte (qui est donc cachée, et qui n'apparaît pas automatiquement comme c'est le cas dans le film), et une fois la porte passée, c'est le début d'une autre épreuve. La réussite de l'épreuve de la porte donne évidemment des points et des crédits, mais aussi des récompenses particulières, comme des artefacts. Artefacts pouvant servir à évoluer dans le jeu, mais aussi, éventuellement, à aider le joueur à réussir l'épreuve suivante. 

La première épreuve dans le film est... Une course de voiture. Ce qui n'apparaît jamais dans le livre. Elle est réputée pour être impossible à finir, et les joueurs enchaînent les tentatives (et les échecs), sans trop réfléchir au pourquoi de l'épreuve. Bon. Déjà ça fait pas vraiment rêver. Wade fini par trouver la solution, et part en marche arrière au début de la course. Ça débloque un passage secret, et il fait toute la course dans l'envers du décor, jusqu'à arriver à la fin, où il récupère sa clé, la récompense, et déverrouille la porte. Champagne et trompettes.

Course

Vroum vroum, on a des gros moteurs !

Dans le livre, sans vous en dévoiler trop, l'épreuve n'a rien à voir. Pas de course automobile, mais une plongée dans l'univers des jeux de rôle, qui va nécessiter des recherches, des connaissances, et de l'agilité. Le ton est donné : il va falloir se creuser les méninges, et sortir de sa zone de confort.

Les autres épreuves sont à l'image de la première : beaucoup plus complexes et travaillées dans le livre, avec des fausses pistes et des pièges. Et pour progresser dans leur quête, les Gunters n'ont pas sous la main le «Musée Halliday» présenté dans le film, qui contient toutes les informations possibles et imaginables su le créateur d'OASIS. Ils ont à leur disposition toute l'étendue d'Internet, leur cerveau, et les données qu'ils réussissent à rassembler à la main. Tout de suite, c'est un peu moins facile hein ? 

Une romance envahissante... Et inutile

On arrive au point qui m'a fait lever les yeux au ciel plusieurs fois pendant le film. Je n'avais pas encore lu le livre, donc je ne savais pas si ça allait être pareil, mais pfiou. Wade Watts, alias Parzival est en admiration pour Art3mis depuis des années. Ils entrent en contact au cours de la première épreuve, il tombe fou amoureux d'elle, très vite ils se rencontrent IRL (= dans la vraie vie), et oh surprise, elle est aussi jolie que son avatar, et ils se font des bisous. Mouais. Ça ne fait pas avancer l'histoire, et c'est vraiment gnangnan.

Art3mis et Parzival

Regardons-nous longuement dans le blanc des yeux <3

J'appréhendais cette facette en lisant le livre, et en fait elle est beaucoup moins présente, ce qui la rend beaucoup plus digeste. Oui, Parzival reste un romantique un peu con qui tombe amoureux super vite, mais du côté d'Art3mis, rien à voir. Elle va même jusqu'à couper tout contact avec lui pendant plusieurs mois, ce qui a un gros impact sur la progression de Parzival dans sa quête, et donc une vraie importance dans l'histoire. Rien à voir avec les paillettes qu'on nous envoie dans le film, Art3mis est déterminée à gagner cette chasse à l'œuf, et quand Parzival devient une distraction, elle s'éloigne.

La morale du film en opposition avec le message du livre

Attention, gros spoiler (même si on s'en doute, hein) : à la fin, Parzival trouve l'œuf. Il partage les gains et le contrôle d'OASIS avec ses copains qui l'ont aidé, et ils prennent tous la décision de... Fermer OASIS deux jours par semaine. Pour ne pas oublier que c'est la vraie vie réelle qui compte, et qu'OASIS ne reste qu'un jeu vidéo, et pas la vraie vie. Une bonne morale bien paternaliste, dont on sent bien qu'elle provient de gens qui n'ont pas grandit dans cette culture du jeu vidéo, et qui considèrent encore ça comme un passe-temps pour gamins. C'est très surprenant comme morale, d'autant que l'auteur a participé au scénario du film, et que le message du livre est aux antipodes de cette morale bien pensante et un peu méprisante.

Le livre met l'accent sur les relations entre Parzival et ses amis, sur le fait que même sans s'être jamais rencontrés, en vivant parfois sur deux continents différents, le jeu les a rassemblés, et leur a permis des échanges et des découvertes qu'ils n'auraient jamais pu avoir en dehors du jeu. Mon avis sur la question est probablement biaisé, parce que je suis comme Parzival : j'ai rencontré des gens géniaux sur internet/via des jeux vidéo, certains que je n'ai jamais vus «en vrai», et qui sont pourtant des amis très proches. Et si on me coupait le contact avec ces gens-là, sous prétexte «qu'il faut vivre dans la vraie vie», waah, je serais drôlement malheureuse ! 

Le livre met en lumière le partage, les rencontres, la possibilité de se sentir mieux, parce qu'on retrouve des gens comme nous. Le film nous dit que oui bon, c'est bien, mais c'est aussi le meilleur moyen de passer à côté de sa vie. Les deux positions se défendent, évidemment, mais dans le film les personnages prennent la décision pour tout le monde. Hop, deux jours par semaine, débrouillez-vous avec «la vie réelle». Et si elle est pourrie et que vous n'y avez pas d'amis, bah tant pis. J'ai trouvé ça inutilement violent, et vraiment triste, de renier tout ce que l'univers du jeu vidéo peut apporter à une personne.

Ready Player One

On accorde trop d'importance au monde extérieur

Il est trop long ton article, résume !

Pour résumer, je dirais que Ready Player One est un bon divertissement. Je n'ai pas passé un mauvais moment au cinéma, mais je ne suis pas non plus sortie en disant «C'était génial !». Ça se laisse regarder, mais je ne pense pas que je le reverrai une deuxième fois.

Par contre, je vous conseille vivement de lire le livre, ça faisait quelques temps que je n'avais pas été accrochée comme ça à un roman. Je l'ai lu assez vite, j'ai été transportée dans son univers, dans OASIS, et j'ai passé un très bon moment.

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