L'accouchement, une aventure imprévisible

10 avr. 2017

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Tout en gardant bien en tête qu'un accouchement ne se passe jamais comme on l'a imaginé, j'avais quand même prévu une esquisse de projet de naissance. Je voulais essayer de gérer les contractions chez moi, le plus longtemps possible, en profitant de la baignoire, du ballon, de la présence du papa… La maternité n'était qu'à 2 minutes à pieds, donc je savais que de ce côté là, ça irait, et qu'on pourrait y aller vite si le besoin s'en faisait sentir. Je voulais me passer de la péridurale, pour éviter d'être saucissonnée sur une table d'accouchement avec une perf' d'un côté, un monito de l'autre, et un tube dans le dos. J’espérais très fort ne pas dépasser mon terme, pour échapper à un déclenchement synonyme de perfusion d'ocytocine. Et dans ma tête, il était très clair que je ne voulais pas d'épisio, merci non merci.  

Sauf que.  

Déjà, mon accouchement n'a pas commencé par des contractions. Il a commencé le vendredi matin, vers 9h30, quand avant de prendre ma douche je me rends compte qu'un liquide totalement incolore et inodore me coule un peu le long de la jambe. Je me douche, je me sèche, je finalise ma valise sans me presser. « Attendons de voir ». Je préviens quand même Monsieur Chat, qui est au boulot, et on décide qu'il rentrera vers 11h30, et qu'on ira faire un tour à la maternité, pour voir si c'est bien du liquide amniotique ou si c'est une fausse alerte. De mon côté, les sentiments sont partagés : je suis pressée d'accoucher et de rencontrer mon bébé, mais en même temps, une fissure de la poche des eaux, c'était pas mon scénario favori. Les contractions sont souvent plus douloureuses, on est obligée de rester en observation, on a droit à des antibiotiques, et le pire : si le travail ne commence pas naturellement, c'est le déclenchement. Donc une partie de moi aimerait bien qu'on me dise « ah non, c'est pas ça, rentrez chez vous », quitte à décevoir l'autre partie qui n'en peut plus de la grossesse.  

11h30, avec un petit sac à dos qui contient le minimum vital, on arrive à la maternité. Une sage-femme nous accueille, m'examine, me pose le monito pour un contrôle le temps que le test détermine si oui ou non j'ai fissuré la poche des eaux. 45 minutes plus tard, bingo ! Ils nous gardent, c'était bien du liquide amniotique. On est transférés dans une chambre, j'ai 24h pour que le travail commence naturellement, au-delà il sera déclenché.  

Monito

La chambre est sombre, et plutôt glauque. On s'ennuie, on regarde des épisodes de séries, je fais du coloriage… J'ai quelques contractions, mais vraiment minimes, rien n'a l'air de bouger. Sur les conseils de la sage-femme, on va se promener, mais le temps n'est pas idéal et on regagne la chambre après avoir juste fait le tour du pâté de maison. La monito suivant montre des contractions régulières, mais pas très intenses. C'est quand même bon signe : le travail se met en route naturellement !  

Progressivement, les contractions s'intensifient. Je fais les 100 pas dans la chambre, j'essaye des positions sur le ballon (qui ne me soulagent pas), je marche, je souffle, je marche, je souffle, ça commence à être vraiment douloureux. L'équipe soignante change, on rencontre la sage-femme qui sera là toute la nuit. Elle m'examine, et les contractions deviennent insupportables quand je suis allongée sur le dos. Puis insupportables tout court. Je n'arrive plus à respirer, elles s'enchaînent trop vite, et je n'ai pas le temps de souffler entre chaque contraction. J'envoie Monsieur Chat chercher la sage-femme, et je jette l'éponge en demandant quand je pourrais avoir une péri. Premier sentiment d'échec : je n'ai pas la force physique ni la volonté de continuer à subir ces douleurs. La sage-femme me dit qu'il faut attendre au moins 2h avant que je puisse avoir la péri, et qu'elle reviendra m'examiner dans une heure. AHAH. Je recommence les 100 pas, au bord des larmes. Je n'en peux plus, je n'ai rien mangé depuis le déjeuner parce que les contractions me rendent nauséeuse, et je fatigue vite. Finalement, la sage-femme m'examine (« Détendez-vous, soufflez doucement, comme dans une paille »), et me dit que je suis à un peu plus de 3cm, et qu'on va se diriger vers la salle de travail pour attendre l'anesthésiste.

Il est entre 23h et minuit, je ne sais plus trop. J'enfile la magnifique blouse-cul-nul, et je m’assoie au bord du lit. La position est à la fois inconfortable et douloureuse, et les contractions sont presque continues. L'anesthésiste arrive, hourra ! Je vais pouvoir dire adieu à la douleur ! Elle commence par une anesthésie locale, en plein pendant une contraction. Allez, on souffle. On fait le dos rond. « Je passe à la péri, ça va pincer un peu ». Hmm oui, ou alors ça va me donner l'impression de me prendre un coup de couteau dans le dos. Chacun son point de vue hein. Globalement, la pose de la péri est hyper douloureuse, j'ai l'impression de tout sentir de manière amplifiée à chaque contraction. « J'insère le tube, vous allez peut-être ressentir comme une petite décharge électrique ». Ah ouais, 220V par dessus les contractions, easy.  

Bref, l'horreur. Et subitement, ça empire. Toujours assise sur le bord du lit, je commence à me sentir mal. Vue trouble, oreilles qui bourdonnent, sensation de chaleur, je SAIS que je vais faire un malaise, je connais très bien les symptômes. Du coup je préviens, au milieu du brouillard de la douleur : « Je vais m'évanouir ». « Mais non, mais non, regardez-moi, soufflez bien, ça va passer ».  

Je deviens toute blanche, la sage-femme comprend que c'est pas du pipeau, et m'allonge sur le côté droit avec l'aide de Monsieur Chat. Je préviens de nouveau : « Je vais vomir ». Bon, ok, j'ai peut-être prévenu un peu tard. Mais j'ai prévenu. Je remplis 2 haricots, et retapisse ma blouse cul-nul et le drap. Je me sens mal, je tremble de froid et de fatigue, j'ai l'impression de ne plus avoir de force du tout. On me fait un dextro, je suis en hypoglycémie. Le comble, pour quelqu'un avec un diabète gestationnel. La sage-femme ajoute donc une perf de glucose, histoire de me requinquer.  

A partir de là, je me souviens que je trouve le temps long, mais les souvenirs sont un peu flous. Les minutes sont rythmées par le BIP BIP du monito, qui se déclenche à chaque fois que mon coeur bat un peu vite, c'est assez pénible. Monsieur Chat somnole sur le fauteuil totalement inconfortable à côté de mon lit, et appelle la sage-femme quand je lui dis que les douleurs reviennent. Comme le travail a ralenti, j'ai droit à la perfusion d’ocytocine, et la sage-femme m'aide à m'allonger sur le côté droit, pour essayer de faire progresser le bébé. C'est pas confortable, je tremble toujours, et je vomis régulièrement, ce qui est de plus en plus dur puisque mon estomac est totalement vide, donc il se contracte pour rien. La sage-femme s'inquiète de me voir aussi faible, et me prépare un verre d'eau avec du sirop de menthe, que je dois essayer de boire doucement. J'en boirais la moitié, demi gorgée par demi gorgée, avant de le vomir. Et le sirop de menthe, c'est plutôt bon dans un sens, mais carrément horrible dans l'autre.  

Vers 6h du matin, dilatation complète ! Mais je ne sens plus du tout les contractions (ni mes jambes d'ailleurs), donc la poussée va être compliqué. Un homme entre dans la salle, sans se présenter. La sage-femme et l'auxiliaire de puériculture m'ont installé les jambes sur les cales, parce que je n'arrive plus à les bouger moi-même, et il s'installe en face de moi. J'en conclus qu'il s'agit du gynéco de garde, mais je pense qu'un petit « Bonjour, je suis le Dr. Machin, gynéco de garde » n'aurait pas été superflu. Dans la mesure où, vous savez, il y a une personne autour de l'utérus qui contient le bébé.  Ses premiers mots sont "Mais elle sent pas ses contractions la dame, là". Non. Mais "la dame" c'est un être humain, et tu peux t'adresser à elle directement.

La poussée commence, guidée par la sage-femme, puisque je ne sens rien. J'inspire, je bloque, je pousse. Sauf que je n'ai rien mangé depuis la veille, j'ai passé la nuit à vomir, et je n'ai plus aucune force. Je n'arrive pas à bloquer assez longtemps, je suis obligée de recommencer 4 fois par contraction, je n'en peux plus. Là-dessus, ils constatent que le rythme cardiaque du bébé ralentit pendant les contractions. Comme je suis à bout de forces, et que le bébé fatigue aussi, le couperet tombe : « On va utiliser les spatules », suivi de « Je vais faire une épisio ».  Ce n'est même pas à moi que le médecin s'adresse, il informe juste la sage-femme. Aucune explication pour moi, pas de demande de consentement (alors que l'épisio est un acte hautement controversé, trop souvent pratiqué uniquement pour accélérer les choses). Pas de paroles de réconfort, de chaleur humaine. Je suis la 4ème à accoucher pendant sa garde, et je n'ai pas l'impression d'exister.

Le cauchemar. Je me mets à pleurer, je ferme les yeux, je pousse quand on me le dit, j'essaye de m'appliquer. Le médecin répète que c'est moi qui doit faire sortir le bébé, que lui il sert juste de guide pour ouvrir la voie, que je dois continuer à pousser. Je n'ai aucune idée du temps que ça a pris, je pense que ça a duré 4 ou 5 contractions, sur lesquelles j'ai poussé 4 fois. Je sanglote toujours, j'ai l'impression que je ne m'en remettrais jamais.  

Et d'un coup, la voix de l'auxiliaire. « Ouvrez les yeux, c'est votre bébé ». Au milieu des larmes, je vois ce petit être tout gluant, tout rose, qu'on me pose sur le ventre. Mon bébé. Je pleure toujours, mais ce n'est plus uniquement des larmes de fatigue. Il y a aussi du soulagement, de l'émotion, du « c'est fini », et du « je l'ai fait ». Je regarde Monsieur Chat, qui nous regarde. Qui est tout blanc, et un peu ému. On lui demande s'il veut couper le cordon, mais non merci.  

La sage-femme se souvient qu'on ne connaissait pas le sexe, et tourne le bébé vers nous. Une fille. Notre fille.  Il est 7h23.

La partie naïve de moi-même se dit « C'est bon, maintenant on va rester 2h dans cette pièce, tranquillement, et après ils nous emmèneront dans ma chambre ». Ahah. Naïve.

D'abord, il faut faire sortir le placenta. On me dit de pousser, je pousse, apparemment c'est efficace, je n'en sais rien, je n'ai toujours aucune sensation. Je me concentre sur ma fille, le reste ne m'intéresse plus. Ensuite, l'épisio. Il faut recoudre. Ce qui prend, approximativement, des plombes. Je n'ai aucune idée de ce que fait le gynéco, vu qu'il ne dit rien, mais je pense qu'il s'est lancé dans un ouvrage de broderie. Ça n'en finit pas. Et quand enfin il se recule, c'est pour dire « Ah, attendez, il faut ajouter un point ici ». Et puis après, la sage-femme m'appuie sur le ventre. Fort. On dirait qu'elle veut toucher le matelas du lit à travers moi. C'est douloureux, vraiment, et je pleure de nouveau. Je suis à bout, je voudrais juste être tranquille, mais non. Elle continue, ils se demandent si les saignements viennent de l'utérus ou du vagin qui a pu être abîmé par les spatules. Du coup elle appuie plus fort, pour être sûre. Pas d’hémorragie, youpi ! 

Pendant ce temps, MiniChat est dans les bras de son papa, dans une petite couverture. On me la redonne, et on peut faire du peau à peau. Elle est tellement petite ! Elle me regarde avec ses grands yeux, et bizarrement sur le coup, c'est moi qui me sens toute petite. L'équipe change, et une sage-femme m'aide à la mettre au sein en restant allongée. C'est parti pour les 2h « sous surveillance ». C'est à dire avec prise de tension régulière, et quelqu'un qui vient appuyer sur mon ventre de toutes ses forces tous les quarts d'heure. Et toujours pas le droit de boire. Mais on est tous les trois, on va bien, et c'est le principal.  

On est très loin de l'accouchement que j'aurais voulu avoir. Je garde un gros sentiment d'échec, et de culpabilité, parce que si j'avais été plus courageuse face aux contractions, j'aurais pu me passer de la péri, et nous épargner une nuit atroce passée à vomir.  

4 mois après, j'ai fait la démarche de demander mon dossier médical, pour mettre à point final à cette aventure. Et pour connaître enfin le nom de ce si charmant gynéco. J'ai aussi discuté avec ma gynéco, de cette épisio qui m'a traumatisée, de ce manque de chaleur humaine, de cette impression d'être juste un morceau de viande. 

5 mois après cet accouchement, j'ai enfin l'impression d'avoir fait la paix avec moi-même. Avec ces péripéties, avec mon corps, qui a fait du mieux qu'il pouvait. Mais ça a été long, et ponctué par de nombreuses nuits de cauchemars.

Commentaires


Solstyce :

Tu as été très forte et très courageuse. Merci d'avoir livré ce récit. ❤